FRANCE / ALGÉRIE : Quand les pyromanes ont le vent en poupe

Comment a-t-on pu en arriver là ? Comment les deux pays à l’histoire communes de bientôt deux siècles ont pu laisser leurs relations se dégrader à un point qui frise la rupture diplomatique ? Si les raisons sont souvent diverses et complexes, il n’en demeure pas moins que ce n’est jamais un bon signe que les pyromanes, même avec un vent en poupe, prennent le pas sur les diplomates.

Alger – Paris : si proche, si loin

Coté algérien et par la voix de son ministère des Affaires étrangères le coupable de ce regain de tension est l’actuel ministre de l’intérieur. Dans un communique Alger a fustigé l’attitude « affligeante » du ministre, l’accusant de « barbouzeries à des fins purement personnelles » et de vouloir « torpiller » les relations entre les deux pays.

Figure de la droite française et en campagne pour prendre la tête du parti Les Républicains, ce dernier s’est fait le porte-voix d’une ligne de fermeté face à l’Algérie, notamment sur les questions migratoires.

Coté français et par la voix de la porte-parole du gouvernement français Sophie Primas : « Il n’y a pas d’affaire Retailleau », ajoutant que le ministre était « totalement indépendant » de la procédure judiciaire à l’origine de la nouvelle brouille entre Paris et Alger.

La brouille en question est l’arrestation d’un agent consulaire algérien, accusé de l’enlèvement d’un influenceur algérien exilé en France, qui a mis le feu aux poudres après un début d’accalmie. Une arrestation qu’Alger juge en dehors de toutes les procédures liées aux conventions internationales s’agissant des personnels bénéficiants de la protection diplomatique.

Alger a expulsé 12 agents français en rétorsion, ce à quoi Paris a répliqué en renvoyant 12 agents consulaires algériens et en rappelant pour consultations l’ambassadeur de France à Alger.

Si la relation entre les deux pays est souvent passionnelle, La crise a commencé l’été dernier, après l’annonce par Paris d’un soutien renforcé à un plan d’autonomie sous souveraineté marocaine pour le Sahara occidental, où Alger épaule les indépendantistes du Front Polisario.

L’Algérie a alors retiré son ambassadeur à Paris.

Depuis, d’autres affaires ont envenimé la relation bilatérale, comme l’arrestation en novembre en Algérie de l’écrivain controversé franco-algérien Boualem Sansal et des bisbilles sur l’immigration.

Pour l’enseignant en géopolitique Adlene Mohammedi, depuis qu’il est ministre, M. Retaillau « a ciblé de façon très singulière l’Algérie », instaurant « un bras de fer » avec ce pays.

Le pouvoir algérien s’en est saisi pour en faire à son tour « une cible », ajoute-t-il. 

« Une manière de ne pas (viser) l’ensemble de l’État français » et « de se conserver une marge de manœuvre » et ainsi « maintenir un canal de discussion avec l’Élysée et le Quai d’Orsay, mais tout ce qui a trait au ministère de l’Intérieur nous pose problème », poursuit-il.

De fait, un échange téléphonique le 31 mars entre les présidents algérien et français, Abdelmajid Tebboune et Emmanuel Macron, avait laissé espérer une réconciliation. 

L’ex-ministre et diplomate algérien Abdelaziz Rahabi s’interroge sur X quant à la distinction faite  » entre MM. Retailleau et Macron ». Il ne croit pas « à une divergence de fond » entre les deux hommes « mais plutôt à une distribution avisée des rôles », en mode « good cop, bad cop ».

Le chercheur en relations internationales Abdellah Akir juge également « difficile de dire que Retailleau agit seul, sans l’approbation du président ».

Que l’Algérie tienne à blâmer M. Retailleau est « un message au président français afin qu’il prenne la mesure qu’il jugera appropriée pour démanteler les mines posées par le ministre sur le chemin de l’apaisement », assure à l’inverse M. Akir.

Pour le président de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale française, Bruno Fuchs, « en Algérie, la position vis-à-vis de la France n’est pas homogène ».

Il y a « d’un côté les tenants de la ligne du dialogue, de l’autre les tenants d’une ligne extrêmement dure (qui) essaient de torpiller le retour à une normalisation », dit-il.

Sans vouloir se montrer trop optimiste, M. Mohammedi pense « que les deux pays n’ont pas intérêt à une rupture totale » et qu’un dialogue peut « reprendre ».

Un « éloignement » définitif n’est pas envisageable, pense également Ismail Maarraf, professeur de sciences politiques à Alger.

« Les intérêts stratégiques élevés entre les deux pays et la sensibilité des dossiers qui n’apparaissent pas en public font que l’on n’exclut pas un retour prochain des relations à la normale », selon l’expert.

Le chef de la diplomatie française Jean-Noël Barrot a assuré ce mercredi que même si Paris a répliqué « avec fermeté » aux décisions algériennes, il faudra « à terme » reprendre le dialogue « dans l’intérêt des Français »

En attendant des jours meilleurs, malheureusement force est de constater que le débat médiatique sur la question des relations entre la France et l’Algérie est rarement laissé à ceux prônant les voix de la sagesse, qui, pour paraphraser un grand artiste des deux rives de la méditerranée (feu Matoub, ndlr), sont marginalisés, isolés ou vaincus pendant que les tenants de la ligne belliciste squattent les principaux plateaux télés de droite et d’extrême droite en prenant des allures d’astres scintillants.

Une tristesse pour les deux pays qui ont tant à partager, a commencer par leurs enfants communs.

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