Pédocriminalité : Côte d’Ivoire, l’autre scandale de Bétharram
A des milliers de kilomètres de la France, où la congrégation religieuse de Bétharram est au cœur d’un scandale de violences physiques et sexuelles sur mineurs, une commission d’enquête indépendante née de cette affaire craint « un nombre important de victime en Afrique notamment en Côte d’Ivoire

Selon le président de cette commission, Jean-Pierre Massias, en visite en Côte d’Ivoire fin février, six personnes de nationalité ivoirienne ou originaires de ce pays ont dénoncé des faits d’agression sexuelle qu’elles imputent notamment au prêtre Bénat Ségur, présent dans les années 1970 et 1990 dans cette ancienne colonie française, devenue indépendante en 1960.
Au moins une de ces personnes a déposé une plainte en France, qui n’entraînera pas de poursuite judiciaire car les faits sont prescrits et le père Ségur, principal accusé en France et à l’étranger, est décédé en 2010.
Le nombre de victimes en Côte d’Ivoire « pourrait tout à fait augmenter, parce que chaque fois qu’on a rencontré des gens ici (…) le leitmotiv était de dire +Ca n’est pas arrivé qu’à moi+ », a affirmé Jean-Pierre Massias à l’AFP, au terme de ses premiers entretiens à Abidjan. « On va vraisemblablement recommander une enquête d’importance sur les agissements de la communauté de Bétharram ici ».
La Congrégation du Sacré-Cœur de Jésus de Bétharram en France avait reconnu en mars 2025 sa « responsabilité » dans les violences physiques et sexuelles dénoncées dans près de 250 plaintes, déposées par d’anciens élèves d’un collège-lycée depuis plus de deux ans, mais ne s’est pas prononcée au sujet de la Côte d’Ivoire.
La congrégation finance à hauteur de 120.000 euros sur 12 mois cette commission d’enquête indépendante, pilotée par l’Institut Louis Joinet (IFJD), une ONG française spécialisée dans la justice restaurative que préside M. Massias.
La congrégation de Bétharram est présente en Côte d’Ivoire depuis 1959. Son siège ivoirien est situé en périphérie d’Abidjan, dans le village d’Adiopodoumé.
Bénat Ségur, prêtre basque, a séjourné dans le pays deux fois. D’abord pour se former jusqu’en 1971 à Ferkessedougou puis à Katiola (nord), où il sera plus tard directeur d’un établissement de formation à la prêtrise, selon le site internet de la congrégation.
Après avoir été directeur du collège Notre-Dame-de-Bétharram en France, à Pau (sud-ouest), il revient en Côte d’Ivoire de 1990 à 1994, à la paroisse Saint-Bernard d’Adiopodoumé, située en face de la congrégation.
Certaines victimes ivoiriennes se sont signalées après un appel à témoignages de la commission. Plusieurs ont parlé des faits pour la première fois, selon Jean-Pierre Massias.
– « Accuser un prêtre, un Blanc, un homme » –
Lorsqu’il occupe des fonctions religieuses à la paroisse Saint-Bernard d’Adiopodoumé, Bénat Ségur a une « présence particulière », raconte Jean-Pierre Massias: il « est très impliqué dans le club de basket », est « décrit comme étant très cordial, très joyeux, très chaleureux » avec les enfants et « leur envoie des cadeaux de France ».
Aujourd’hui, les victimes font « état d’attouchements systématiques sur les parties génitales », rapporte M. Massias. D’autres dénoncent, « clairement, des tentatives de viol ».
Le président de la commission voit en Côte d’Ivoire « une domination encore plus forte des prêtres sur les enfants », liée entre autres à « la dimension post-coloniale ». Selon lui, les victimes lui disent qu' »on ne peut pas accuser un prêtre, on ne peut pas accuser un Blanc, on ne peut pas accuser un homme, et si on le faisait, la communauté ne nous croirait pas, au contraire, (elle) nous accuserait ».
Les autorités religieuses ivoiriennes, rencontrées par M. Massias, disent ne pas être au courant des faits.
« Il y avait des enfants qui vivaient chez des prêtres », et « parfois, certaines personnes disaient aux enfants de +faire attention+ », souligne M. Massias.
Par ailleurs, en Côte d’Ivoire, « le degré de conscientisation n’a pas atteint celui qu’on trouve aujourd’hui en Europe », où de nombreux scandales de violences sexuelles ont été révélés, dit-il.
A cela s’ajoute « une forme d’amalgame entre la violence pédocriminelle, l’homosexualité et le célibat des prêtres », dans ce pays aux mœurs conservatrices, exprime-t-il.
Jean-Pierre Massias a également eu connaissance de « la présence de Français » ayant vécu dans les années 1990 dans un village proche du siège ivoirien de la congrégation, avec « des petits garçons qu’il aurait adoptés », sans plus d’informations pour le moment.
La commission compte, plus largement, s’intéresser à la présence de la congrégation de Bétharram dans toutes les anciennes colonies françaises d’Afrique, au Maghreb ou en Centrafrique – où deux lieux d’investigation ont déjà été identifiés.
Le prêtre Bénat Ségur avait également suivi une formation pastorale dans l’actuel Burkina Faso.
A la suite de leur témoignage, les victimes ivoiriennes pourront, comme les victimes françaises, être indemnisées, via une autre commission.
